Chapitre 3

 

Université LaFayette

En ce début de matinée, les couloirs de l'Université étaient pratiquement déserts. Un silence quasi religieux régnait que seuls quelques échos venaient de temps à autres troubler. Gabriel passa la porte du département d'Histoire Ancienne. Devant lui, des ouvriers s'activaient à repeindre une partie des murs tandis que, plus loin, d'autres s'affairaient à poser les plaques du plafond. Le jeune homme à la chevelure brune se fraya un chemin à travers le chantier. Personne ne semblait avoir remarqué sa présence. Finalement, il parvint dans une partie de l'aile où les travaux n'avaient pas encore commencé. Là, les ténèbres s'imposaient en maître absolu. Gabriel ne put réfréner le frisson qui lui parcourut l'échine. L'atmosphère était malsaine en cet endroit, il pouvait le ressentir. Tout avait commencé là, sans l'ombre d'un doute.

Ca y est, t'es calmée ?… toi et moi, on ne peut plus faire marche arrière !… C'est très vilain d'espionner les gens, très vilain…

Ces phrases, il venait de les entendre très distinctement. Elles l'avaient littéralement assaillies. L'apprenti détective ferma les yeux. Il fallait qu'il garde le contrôle. Mais comment ? Il ne maîtrisait pas son pouvoir, c'était plutôt lui qui le commandait. Un bourdonnement sourd s'empara alors de son esprit. Gabriel rouvrit les yeux. Les cloisons, le sol, le plafond, tout tourbillonnait autour de lui.

Seigneur !… Lui ? !… Elle ? !… C'est inimaginable !…Ses yeux… non… il ne peut pas… il ne peut pas…non, non, nonnnnn !

 Le garçon s'effondra. Lorsqu'il revint à lui, il ne savait pas combien de temps il était resté inconscient, mais il était persuadé qu'un meurtre au moins avait été commis entre ces murs. C'était comme si il avait été tué lui-même. Il posa les mains au sol pour se relever et sentit quelque chose de dur sous sa paume gauche. Il se saisit de l'objet et enleva la poussière qui le recouvrait. Il s'agissait d'un badge à moitié carbonisé et bouffé par l'humidité. Gabe parvint à déchiffrer ces quelques lettres : M. SHER…

 

A l'abri des rayons du soleil, sous l'ombre d'un arbre, un groupe d'étudiants bavardait gaiement. Le fringuant jeune homme qui se tenait debout au milieu des autres imitait l'un de ses professeurs de manière grotesque. Tous rirent de bon cœur à ses pitreries, y compris la jolie blonde au sourire d'ange dont il ne pouvait détacher le regard. Son expression se changea en mécontentement à l'arrivée de cet espèce de dandy qu'elle leur avait présenté la veille.

« - Salut tout le monde !

- Salut ! Répondit chacune des personnes présentes avant de reprendre leurs débats respectifs.

- Holly. – Fit Gabe à l'encontre de son amie. – Tu sais, à propos d'hier, je tenais à m'excuser. Ma conduite a due te paraître… bizarre.

- Penses-tu. – Répondit-elle d'un ton ironique. – T'inquiètes, je vais pas t'en vouloir pour si peu.

- Je voulais mettre les choses au clair… c'est tout. – Il semblait tout de même embarrassé.

- Alors, tes cours de ce matin ? – Reprit Holly pour ne pas l'incommoder d'avantage.

- Ca a été.

- Nous on s'est bien marré ! Ronan nous faisait justement profiter une seconde fois du cours du professeur Healey. Sociologie – Ajouta-t-elle devant l'air interrogatif de Gabriel.

- D'accord. – Il se tut une seconde et regarda les autres discuter entre eux. – En parlant de professeurs, il n'y aurait pas un dénommé Sher quelque chose ? Un type de mon groupe m'en a parlé tout à l'heure. Mais je n'arrive pas à remettre le doigt dessus.

- Ca ne me dit rien.

- Le professeur Sherwood. – Gabe et Holly regardèrent dans la direction de Ronan, interloqués. – Euh… Je ne voulais pas me mêler de votre conversation, mais… enfin… j'ai tout entendu.

- Sherwood, tu dis ? – Redemanda Gabriel.

- Oui, il est en retraite depuis la rentrée. C'était l'ancien directeur du département des Sciences. Qu'est-ce qui lui est arrivé au vieux ?

- Oh, rien… – Gabriel se sentait pris au dépourvu. – C'est juste que… On m'a raconté qu'il avait eu des problèmes avec le département d'Histoire Ancienne. – Bien joué Gabe ! pensa la garçon. C'est vraiment du n'importe quoi ! Il regarda Holly. Elle avait l'expression de quelqu'un qui se demandait à quoi il était en train de jouer.

- Ouais, c'est vrai. – Les regards de ses deux interlocuteurs se posèrent à nouveau sur lui. – … Sherwood espérait que le rectorat lui accorderait les subventions qu'il demandait depuis trois ans pour agrandir son département. Malheureusement, c'est le professeur Parish qui les a obtenus pour le département d'Histoire Ancienne. Ils ont eu des mots à ce qu'on m'a dit. Et pour quels résultats ? Quelques mois après, Parish mettait accidentellement le feu à la nouvelle aile. Trop nul !

- J'aurais plutôt dit, pas de chance…

- Tu penses ce que tu veux. – Ronan avait prononcé cette dernière phrase avec une légère pointe de dédain. »

Gabriel ne prêta pas attention à cette dernière remarque, tout ce qu'il voyait, c'était qu'il approchait de la solution. Oui, elle était toute proche. Il quitta le banc sur lequel il s'était installé et lança un « A plus ! » rapide, avant de partir en courant :

« - Il est bizarre ce mec. – Fit Ronan le regard braqué sur la silhouette du garçon qui disparaissait au loin.

- … …

- Holly ?

- … Hein ?… Euh… Tu disais ?

- Rien… Laisses tomber. »

Dubitatif, il passa une main dans ses cheveux hirsutes. Quand remarquerait-elle enfin qu'il existait ?

 

QG des mercenaires – Sous-sol immeuble

Le QG de l'équipe de protection engagée par Ira Oswald était doté d'un équipement dernier cri, tout ce qui se faisait de mieux en matière de logistique. Morgan en restait bouche bée. Son père avait dépensé des sommes colossales, et tout ceci pour lui et Gabe. Ce matériel me serait bien utile dans mes recherches. Oui, mais il y a Patterson et ses hommes… Il regarda en direction du poste de contrôle. Les différentes parties de l'immeuble placées sous surveillance apparaissaient sur un écran géant. Il pouvait voir simultanément, des gamins s'amuser dans la cage d'escalier, une vieille femme franchir le hall d'entrée et Garret appuyer sur le bouton du dernier étage de l'ascenseur. Le lieutenant Boyle se retourna :

« - Je peux vous aider ?

- Euh… En fait… Je me demandais si… Vous pourriez me trouver des infos sur l'incendie qui s'est déclaré à l'Université Lafayette dans le courant du mois d'août ?

- Ouais, ça peut se faire. Mais je ne vois pas en quoi ça vous intéresse ?

- Disons que j'ai toutes les raisons de croire qu'il s'agissait d'un acte criminel.

- Là, vous commencez à m'intéresser. – Harry Boyle fit rouler son siège jusqu'à un terminal et commença à pianoter sur le clavier – Vous êtes pressé ?

- Non.

- Bien, parce que ça va prendre un petit moment pour collecter toutes les informations. »

 

Université LaFayette

Une femme d'environ quarante ans, brune, les cheveux bouclés, à la silhouette élancée, vêtue d'un tailleur-pantalon blanc, marchait dans un couloir de l'Université. Elle sortit un trousseau de clés de son attaché-case et s'arrêta devant une porte :

« - Professeur Winter ? – La femme se retourna. Elle posa ses grands yeux sombres sur le jeune homme qui l'avait interpellée.

- Oui ?

- Voilà, je suis un ancien élève du professeur Sherwood… et… j'aurais voulu entrer en contact avec lui. Voyez-vous… Comme il n'est plus professeur ici, j'avais pensé que…

- Je pourrais vous donner ses coordonnées.

- C'est exact. »

Elle ouvrit la porte de son bureau :

« - Entrez.

- Merci. – Gabriel pénétra dans l'antre de la nouvelle directrice du département des Sciences.

- Je vous en prie, asseyez-vous. – Elle lui indiqua un siège et s'installa à son tour de l'autre côté du secrétaire. – Alors dites-moi, Monsieur… ?

- Oswald, Gabriel Oswald.

- En quelle matière avez-vous eu Monsieur Sherwood ?

- Physique quantique. – Il avait dit ça sans l'ombre d'une hésitation. Ouf ! Heureusement que je me suis renseigné avant…

- Oui, sa matière de prédilection… Alors… Voyons voir… Mais où ai-je mis cet agenda ?… Ah ! le voilà. – Elle ouvrit le petit calepin, attrapa une feuille de papier et y inscrivit l'adresse. – Tenez. Voulez-vous que je le prévienne de votre visite ?

- Non ! – Il venait de protester fortement et s'en rendit compte. - … Je… préférerais lui faire la surprise.

- Comme vous voudrez.

- Au fait, a-t-il eu la subvention qu'il briguait pour le département depuis tant d'années ?

- Malheureusement, non. C'est le département d'Histoire Ancienne qui l'a obtenu.

- Ca a dû lui faire mal au cœur. – Gabriel avait vraiment l'air désolé. – Je sais à quel point il y tenait.

- Oh, ça oui ! Tout autant qu'à moi. D'autant plus que nous aurions pu éviter toute cette fâcheuse histoire.

- L'incendie, vous voulez dire ?

- Oui. Ce pauvre Parish est tellement maladroit… - Il sembla à Gabriel que le professeur Winter souriait, mais il n'aurait pu le jurer. – de l'argent gaspillé, voilà le résultat. – Son regard s'assombrit. – Oui, un véritable gâchis.

- C'est sûr… Bon, je ne vais pas abuser de votre temps plus longtemps. Encore merci pour l'adresse.

- Mais de rien.

- Au revoir.

- Au revoir, jeune homme. »

Gabriel sortit du bureau et referma la porte. Tout ce que venait de lui apprendre le professeur Winter ne faisait que le conforter dans son idée. Sherwood avait causé cet incendie, délibérément et par vengeance. Mais qu'en était-il du professeur Winter ? Il avait entendu une voix de femme dans cette aile et il avait comme une sorte de goût amer sur la langue. Il n'avait peut-être pas de véritables preuves, mais il en trouverait.

 

QG des mercenaires – Sous-sol immeuble

Cela faisait des heures maintenant que Harry Boyle collectait des données sur Internet en rapport avec l'incendie qui avait frappé le département d'Histoire Ancienne de LaFayette. De son côté, Morgan s'était connecté aux archives du journal local dans l'espoir d'en apprendre plus sur ce fameux « accident ». Malheureusement pour lui, rien ne laissait supposer qu'il s'agissait d'un acte criminel. Fatigué par tant d'efforts infructueux, il décida qu'il avait bien mérité une petite pause :

« - Vous avez de quoi faire un thé ici ?

- Non. – Répondit le lieutenant les yeux toujours fixés sur son écran. – …Par contre, il y a du café de prêt si vous voulez.

- Ouais… C'est toujours mieux que rien. Vous en voulez un ?

- Merci. »

Morgan se dirigea vers la grande table au centre du bunker et se versa une tasse de café bien noir ainsi qu'à Boyle :

« - Morgan, venez voir ça ! – Appela soudainement ce dernier.

- Qu'y-a-t-il ? – Le jeune homme rejoignit le mercenaire et lui tendit sa tasse de café.

- Merci. – Fit-il en la prenant. – Regardez qui se trouvait à Lawson quelques jours avant l'incendie. – La photo d'un homme moustachu fiché par la police était visible sur le moniteur.

- Georges Broke. Ce nom doit m'être familier ?

- L'incendie qui s'était déclaré à la cours de justice de Washington l'année dernière. C'était lui.

- Vous êtes en train de me dire qu'un incendiaire connu des services de police se trouvait à Lawson au moment des faits, et que ça ne leur a pas mis la puce à l'oreille ?!

- Il n'y avait aucune raison de le suspecter. Les enquêteurs avaient déterminé que c'était la surchauffe provoquée par un appareil resté allumé et placé par mégarde en plein soleil qui en était la cause. Pourquoi chercher plus loin ?

- Mais vous, vous pensez que c'était lui ?

- Mmm... – Boyle retira la tasse de café de ses lèvres. – Il a disparu de la circulation le jour même de l'incendie. Coïncidence ? Je ne le pense pas. De plus, c'est un maître dans son domaine. Si quelqu'un peut bien faire passer un incendie criminel pour un accident, ce ne peut être que lui.

- Il faut savoir si il est entré en contact avec quelqu'un de l'Université à cette période...

- Je m'en oc… – Le lieutenant ne poursuivit pas. Son interlocuteur n'avait pas l'air de l'écouter, il regardait fixement la photographie. – Morgan ? »

Une lueur étrange était apparue dans le regard sombre de Georges Broke que seul Morgan semblait avoir remarqué. Intrigué, il rapprocha son visage du moniteur. C'est là qu'il vit ces petites flammes, ces minuscules éclats rouges qui zigzaguaient dans un mouvement de va et vient ininterrompu. Incapable de s'en détacher, comme hypnotisé, il se sentit soudainement happé par une force invisible. Un plafond en feu se dessina devant lui, puis des yeux vitreux, ceux de Broke, ainsi qu'un petit trou de forme ovoïdale dont s'écoulait un mince filet de sang. Une fois de plus tiré vers l'arrière, il se retrouva subitement en face d'une porte à doubles battants. Au dessus, était inscrit : Département d'Histoire Ancienne.

 

 

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