Chapitre 2

 

Endroit inconnu

Des formes aux contours indéterminées se distinguaient un peu partout au cœur des ténèbres environnantes. Une masse imposante, sombre, et de forme rectangulaire se dressait contre ce qui semblait être une paroi. Pas un bruit, pas même le moindre souffle. C'était comme si la mort régnait en maîtresse absolue sur ce monde de ténèbres. De beaux yeux bleus en forme d'amende s'ouvrirent soudainement. Ils ne pouvaient discerner quoi que ce soit tant il faisait noir. Ils clignèrent à deux ou trois reprises avant de commencer à s'habituer à l'obscurité. A présent, ils pouvaient voir à peu près correctement. Eleanor se leva avec difficulté. Sa tête ne cessait de bourdonner et elle avait la nausée. Elle regarda autour d'elle, à moitié perdue. Elle avait l'impression de connaître cet endroit, mais elle ne parvenait pas à réfléchir convenablement, en tout cas pour assez pour se souvenir. Elle fit quelques pas en direction de la masse rectangulaire et percuta le pied contre ce qui devait être son socle. Déséquilibrée, elle s'effondra sur l'objet en pierre pour tomber nez à nez sur un hiéroglyphe égyptien. Une étrange lueur traversa son regard et elle se releva en toute hâte. Elle avait l'expression hagarde et une goutte de sueur était apparue au niveau de sa tempe gauche. Ce ne pouvait être vrai. Un Tombeau… … Mon dieu ! Je suis dans… dans une chambre funéraire ! Ce… Ce n'est rien Eleanor… Calmes-toi… Elle prit une grande bouffée d'air et se lança dans une inspection minutieuse de l'endroit, trop peu rassurée. Ceci était le cercueil qui contenait le sarcophage d'un pharaon. Et là, sur ce mur, ces hiéroglyphes encore en très bon état devaient narrer les exploits du souverain. Elle s'approcha de la paroi et se mit à la recherche du cartouche où devait figurer le nom du défunt souverain afin de savoir à qui elle avait à faire. Ses yeux suivaient tant bien que mal, tant il faisait nuit noire, les dessins qui se succédaient les uns au-dessous des autres. Finalement, elle trouva le motif sur lequel elle avait fondé tous ses espoirs, et posa son index sur le premier pictogramme, puis le fit glisser sur le second et ainsi de suite :

« Men… ka… ou… roh »

Sa main retomba aussitôt et Eleanor resta à fixer le cartouche comme si il s'était agit de la chose plus horrible qu'il pouvait exister en ce bas monde. Elle était terrorisée. Ses lèvres esquissèrent de petits mouvements sans qu'il ne sorte le moindre son. Les mots suivirent bien après :

« Non… Non… Ce n'est pas… possible. »

Elle reculait, un pied après l'autre, les yeux toujours rivés sur le pictogramme maudit et secouait la tête telle une folle en pleine crise d'hystérie. Elle posa malencontreusement le pied sur une petite pierre et manqua de tomber. Alors, elle baissa la tête et s'attarda pendant quelques secondes sur ledit fragment rocheux. L'angoisse emplissait son regard. Elle ferma les yeux et se retourna lentement. Elle ne voulait pas voir son pire cauchemar devenir soudainement réalité. Pourtant, il fallait qu'elle en ait le cœur net. Elle rouvrit ses yeux et lâcha un râle étouffé par l'effroi du spectacle. Un immense amas de pierre s'élevait devant elle :

« Non… C'était il y a trois ans… ils m'ont sorti de là… Non… Ce ne peut être qu'un cauchemar… Je ne peux pas être… là-a-a »

Sa voix vacilla sous le poids des larmes qu'elle tentait de retenir. Tout avait l'air si réel. L'avait-on jamais retrouvée ? Avait-elle rêvée ces trois dernières années ? Elle ne savait plus et se sentait incapable de raisonner. Sa terreur seule comptait. Elle ne voulait pas mourir ici, privée d'oxygène, de lumière. C'était la plus horrible des morts, lente, très lente et seule, définitivement seule, un véritable supplice. A bout de nerfs, elle tomba à genoux et laissa tout son désespoir la submerger.

 

Autre endroit inconnu

Quelques gouttes de pluie vinrent frapper le visage de Morgan, affalé au milieu d'une prairie verdoyante. Il plissa le front, mais ne se s'éveilla pas pour autant. Ces gouttelettes se transformèrent bien vite en averse. Sous leurs impacts de plus en plus violents, le jeune homme se redressa précipitamment :

« Quoi ?! Qu'est-ce qu'il y a ? Qu… »

Il se tut, constatant qu'il se trouvait sur une falaise surplombant une large étendue d'eau déchaînée, sous une pluie battante :

« Mais qu'est-ce que c'est que ce délire ?! »

Il savait qu'il ne devait pas se trouver ici, mais il n'avait aucune idée de l'endroit où il aurait dû être. C'était comme si il avait prit une cuite, avec tous les symptômes que cela impliquait. Sa tête était comme prise dans un étau et son estomac lui faisait des misères. Enfin sur pieds, il s'approcha du bord pour regarder au bas de la jetée. De grosses vagues venaient se fracasser sur les rochers à intervalles plus ou moins régulières, comme si il s'agissait d'une mer dans la tourmente. Morgan leva la tête. Des nuages monstrueusement noirs se rapprochaient à une vitesse phénoménale. Le vent commença à se lever. Le jeune archéologue, trempé jusqu'à la moelle, les cheveux mouillés plaqués contre son front, jugea qu'il était préférable de s'éloigner au plus vite. Trouver un abri, voilà ce qui importait :

« Ahhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhh !!! »

Cet horrible cri, venu de nulle part, lui glaça l'échine. Quelqu'un hurlait à la mort. Immédiatement, sans se poser de questions, il s'élança à grandes enjambées vers le secteur d'où lui avait semblé provenir la terrible plainte. Tenez bon. Qui que vous soyez, il faut vous battre ! J'arrive… J'arrive. Morgan courait vite, toujours plus vite, presque infatigable. Il atteignit d'ailleurs assez rapidement le sommet de la colline qu'il avait pris, en premier lieu, pour un gros rocher. A un kilomètre en aval, il distingua la silhouette d'un vaste domaine. Ce fut alors comme s'il venait de prendre une claque en plein visage. C'est… C'est chez moi… le Manoir… Une horrible impression de déjà vu s'empara de son être. Il ne voulait pas que ça recommence. Ca ne pouvait pas recommencer. Il leva les yeux au ciel pour les reporter ensuite sur la bâtisse. Tout sembla s'écrouler autour de lui. Papa… Non… Pas encore… Alors, il fit la seule chose qu'il lui était possible de faire. Il fonça, et il fila à en perdre haleine jusqu'à la propriété Oswald, jusqu'à chez lui. Quand il pénétra dans la cours, il était déjà trop tard. Son père gisait sur le sol boueux. Morgan s'approcha à petits pas du corps et resta là, silencieux, à l'observer. Il ne pouvait rien faire d'autre. Les larmes ne venaient toujours pas. Gabe ! Cette pensée s'était imposée à lui comme s'imposait une évidence. Il regarda partout autours de lui. La première fois, il se trouvait au chevet de leur père. Mais là, il n'y avait personne. Il y a pourtant eu cet horrible cri  :

« Gabe ! Gabe ! Réponds-moi ! Je t'en prie… Réponds-moi !! »

Aucune réponse. Il se précipita par la porte de la cuisine restée ouverte, cherchant désespérément son petit frère. Mais il n'y avait personne ni dans la cuisine, ni dans le hall d'entrée, ni dans le salon. Il emprunta les escaliers, le bruit de ses chaussures mouillées accompagnant chacun de ses pas précipités et il entra comme une furie dans la chambre de Gabriel. La lumière du bureau où trônait un tas de bouquins ouverts était encore allumée. Morgan tourna la tête et vit un filet lumineux s'échapper de sous la porte de la salle de bain. Il se dirigea vers cette dernière et l'ouvrit. Son visage s'éteignit aussitôt. Le teint livide, comme inanimé, il considérait le spectacle qui s'offrait à ses yeux, totalement anéanti. Gabe reposait dans la baignoire à moitié remplie d'eau, le bras droit posé sur le rebord, du sang glissant le long de son poignet tranché jusque sur le carrelage. Privé même de la plus infime des réactions, l'aîné des frères Oswald semblait avoir pris racine. Une forte détonation le fit cependant sursauter. Que se passe-t-il encore ?! Quand cela s'arrêtera-t-il ?!... Il faut… Fergus… Non… il est en vie… il l'est forcément. Il doit l'être ! Morgan, encore ruisselant d'eau, retourna sur ses pas pour regagner le couloir. Il faisait froid, jamais il n'avait eu aussi froid. Ce n'était pas normal. Néanmoins, il poursuivit son chemin, les jambes si lourdes qu'il avait des difficultés pour se traîner. Il arriva près de la rampe d'escalier et aperçut deux pieds qui dépassaient du seuil de la porte adjacente. Son rythme cardiaque se mit dès lors à accélérer. Il connaissait ces chaussures. Il s'avança doucement, un pas après l'autre, et stoppa devant la dite porte :

« Non-on-on… Non-on… »

Il ne pouvait croire à tout ce qui se passait. Fergus était mort, tué par une balle logée en pleine poitrine. Ils étaient tous morts. Il recula précipitamment, voulant mettre le plus de distance possible entre lui et le cadavre, mais il percuta quelque chose :

« - Tiens donc ?... Regardez qui voilà… - Le jeune homme fit volte face. Un homme noir se tenait devant lui, un sourire de satisfaction aux lèvres. Le même homme qui avait assassiné l'inspecteur untel sous ses yeux. – C'est justement vous que je cherchais. – L'homme braqua son arme sur l'archéologue.

- Qu'est-ce que… - Morgan ne put achever sa question. L'homme dont il ignorait le nom venait de lui tirer dessus. Il sentit une terrible douleur lui brûler l'estomac et il tomba à la renverse.

- Si ce n'est pas malheureux… Comment espères-tu sauver les tiens alors que tu ne parviens pas à te sauver toi-même ?... »

Le visage de son agresseur se fit de plus en plus flou et Morgan sombra bientôt dans l'inconscience.

 

Restaurant «  The Royal Eagle  »

Morgan reposait toujours sur le sol carrelé du « Royal Eagle », encerclé par cette épaisse couche brumeuse qui emplissait à présent tout le bâtiment. Il eut un soubresaut et une sorte de voile transparent s'échappa de son être. A quelques mètres de lui, d'autres voiles s'élevaient dans les airs pour finir avalés par le brouillard. L'un d'eux, particulièrement blanc, provenait du corps inanimé d'Eleanor.

 

Tombeau de Menkaouroh

Une pierre tomba au milieu d'un amas de gravats de tailles diverses. Eleanor, en sueur et l'œil fiévreux, s'efforçait de déblayer l'entrée du tombeau. Pas le moindre souffle d'air, et pourtant elle s'acharnait, encore et toujours, telle une furie frénétique. Elle ne vit même pas les gouttes de son sang qui coulaient sur le sol de ses doigts écorchés jusqu'à la chaire, ni ne ressentit la plus infime douleur. Tout ce qui l'importait, c'était de quitter cet endroit de malheur. Elle ne voulait pas mourir ici, pas comme ça. Alors qu'elle dégageait un gros bloc de grès, tous les débris qu'il retenait s'effondrèrent. Eleanor se protégea tant bien que mal et parvint à s'éloigner juste avant qu'un pan de mur ne l'écrase. Une fois la poussière dispersée, elle ne put contenir le cri de rage emprunt de désolation qui jaillit tel un geyser devant l'horrible spectacle qui s'offrait à elle :

« Non, non, non, non… Non ! – Elle regardait autour d'elle, totalement anéantie. – Au secours ! Je vous en prie ! A l'aide ! Est-ce que quelqu'un m'entend ! Aidez-moi !! »

 

 

Chapitre 3 >>> >>>