Chapitre 1

 

Appartement des Oswald – Lawson

La porte d'entrée s'ouvrit sur un Garret soucieux qui traversa le salon à grandes enjambées. Lorsqu'il pénétra dans la cuisine, tous les yeux convergèrent sur sa personne :

« - Comment va Eleanor ? Et qu'est-ce qui s'est passé ? – Demanda-t-il tout à trac.

- Et si vous vous asseyez, Garret ? – Proposa Fergus avec son fair-play habituel. Le jeune homme fixa le majordome pendant un court instant, puis il regarda à tour de rôle, Gabriel et Morgan. Ce dernier paraissait harassé. Garret inclina la tête et vint s'installer à côté son meilleur ami :

« - Comment tu te sens ? Tu tiens le coup ?

- Je vais bien… oui. – Morgan prit une profonde inspiration. – J'espère juste… juste qu'Eleanor n'ait rien de grave.

- Les médecins n'ont rien noté d'alarmant ?

- Non…

- Alors elle va bien. Elle ne peut qu'aller bien.

- C'est Garret qui a raison, Morgan. – Intervint Gabe, une jambe repliée sur sa chaise. – Je suis sûr qu'elle pourra sortir dès ce soir.

- Et puis vous avez besoin de repos, vous aussi. – Poursuivit Fergus. – N'oubliez pas que vous avez inhalé de ce gaz, comme tous les clients du restaurant.

- Je ne pense pas arriver à dormir… Pas maintenant en tous cas. – Morgan posa un coude sur la table pour soutenir sa tête, bien trop lourde.

- Monsieur, avec tout le respect que je vous dois, vous êtes épuisé. Je vous somme d'aller vous coucher. A moins que... vous ne préfériez que ce ne soit moi qui vous conduise à votre lit ?

- D'accord… je n'ai pas la force de vous tenir tête de toute façon… – Il se leva. – Bonne nuit tout le monde.

- Bonne nuit. – Répondit Garret.

- Bonne nuit, Morgan – Souhaita Gabe à son aîné en posant sa joue gauche contre son genou.

- Bonsoir, Monsieur. – Fit simplement Fergus. Morgan éleva la main afin de les saluer une dernière fois et sortit de la cuisine.

- Alors ? Quelqu'un va-t-il m'expliquer ? – Interrogea Garret.

- Il y a eu une fuite de gaz dans le restaurant où ils dînaient. – Expliqua Gabe. – Personne n'a rien remarqué et… tous y ont été plus ou moins exposés. Morgan s'en est bien tiré, mais Eleanor, elle… Elle a inhalé trop de gaz. L'ambulancier à qui Morgan a parlé a dit que sa vie n'était pas menacée, mais qu'il était préférable qu'elle reste en observation pour quelques temps.

- Ouais… J'ai l'impression que le mauvais sort s'acharne sur nous. Ton…Toi sur le Campus, et maintenant Eleanor… Ca fait beaucoup en peu de temps.

- De simples coïncidences. – Remarqua Fergus. – Et si nous allions tous nous coucher ? – Il venait de se lever de table et resserrait la ceinture de sa robe de chambre. – Nous y verrons plus clair après une bonne nuit de repos.

- Une bonne matinée vous voulez dire ? – Renchérit Garret qui venait de reposer le pichet d'eau avec lequel il s'était servi un verre. »

Le domestique quitta la cuisine sans accorder la moindre importance à cette dernière remarque, suivit bientôt par son jeune maître qui ne comprenait pas comment pouvait bien fonctionner l'ami de son frère. Une minute il était le plus sérieux du monde et la suivante il débitait des idioties aussi grosses que lui.

 

Université LaFayette – Département d'Histoire Ancienne

Quatre ouvriers qui transportaient une échelle passèrent devant une porte grande ouverte. Derrière le seuil d'entrée, un homme, dos au couloir, tenait fermement un combiné de téléphone contre son oreille. Vaste, relativement dépouillée, la salle était imprégnée dans ses moindres recoins de l'odeur âcre, celle qui vous prenait le nez, de la peinture fraîchement posée. Le bureau, si il était possible d'appeler cet espèce de vieux secrétaire un bureau, était recouvert de feuilles et dossiers éparpillés sur toute sa longueur. Aux pieds de celui-ci, reposait un gros carton dans lequel se trouvait un ordinateur à écran plat tout neuf. Cinq à six pas de plus sur la gauche, d'autres boites contenant des statuettes et artéfacts de tout genre qui servaient à la décoration étaient accolées au mur. Sous l'une des grandes fenêtres coulissantes, un amas de livres, plus ou moins anciens, jonchait le sol. Et plus loin encore, du matériel archéologique bloquait l'accès à une porte. L'homme, toujours de dos, se retourna. Il s'agissait de Morgan :

« Oui ! Ici Morgan Oswald. J'essaie de joindre le Professeur Covington depuis près d'une heure ! Et vos collègues ne font que me renvoyer d'un service à l'autre, encore et encore et encore… Est-ce que quelqu'un sait où il se trouve dans cette foutue baraque !! … … … … Bien, pourriez vous lui laisser un message ? – C'était plus un ordre qu'une demande, mais Morgan en avait plus qu'assez. - ... Qu'il me rappelle dès qu'il le pourra au 222 356 – 8745. … … C'est ça. Morgan Oswald. Le docteur Oswald. Merci. »

Il raccrocha et s'assit sur le siège qui se trouvait devant le bureau avant de se saisir du long étui de forme cylindrique dissimulé sous le tas de feuilles. Il l'ouvrit et en sortit un parchemin, l'unique parchemin qui pouvait répondre à toutes ces interrogations qui lui encombraient la tête et qui l'empêchaient de reprendre une vie normale, enfin, aussi normale qu'elle pouvait être pour quelqu'un d'à moitié humain. Il sentait, au plus profond de lui-même, que c'était une question de survie et cela le rendait plus impatient encore. C'était la première fois qu'il se trouvait dans un tel état d'esprit. Habituellement, il maîtrisait les situations de crises, quelles qu'elles pouvaient être, et il n'aimait pas se sentir aussi désemparé, aussi perdu. D'autant plus qu'il devait penser au bien être des siens. Eleanor avait failli mourir à cause de son impuissance. Il fallait qu'il retrouve toutes ses facultés, qu'il ait les idées claires et, malheureusement, c'était loin d'être le cas, très loin. Bien sûr il essayait de faire bonne figure, mais combien de temps pourrait-il encore jouer la comédie ? Il abandonna là ses réflexions pour reporter toute son attention sur le parchemin. Jusqu'ici, à part une vulgaire ressemblance de certains symboles avec le sumérien, il n'avait guère avancé. Tous les ouvrages qu'il avait lus ou les recherches qu'il avait entreprises n'avaient mené à rien. Il était vrai qu'il n'avait pas eu le temps de s'y attacher réellement, mais tout de même, c'était frustrant d'avoir un tel document entre les mains et de ne pouvoir rien en tirer. Il se leva et fouilla dans le tas de bouquins poussiéreux que la Doyenne lui avait fait parvenir. Il s'agissait des ouvrages ayant appartenu au professeur Parrish et Morgan espérait trouver de quoi l'aider dans sa chasse aux indices. En dernier recours, il comptait même se rendre à la Bibliothèque Universitaire. Qui sait ? Peut-être y trouverait-il les réponses tant attendues ? Un grand « Salut ! » le fit sursauter. Il tourna la tête pour constater que Garret se tenait devant l'entrée :

« - La prochaine fois, sois gentil, penses à frapper avant d'entrer.

- Hé ! La porte était ouverte.

- Ca, je veux pas le savoir. J'ai failli avoir une crise cardiaque !

- Je vois que Monsieur est bien luné. En ce moment tu devrais être au lit en train de te reposer et pas ici… - Il remarqua le désordre de l'endroit. - … au milieu de tout ce fouillis ! Franchement, ce n'est pas sérieux.

- J'étais réveillé et… j'avais besoin de m'occuper l'esprit. Rien de tel que le boulot !

- Ouais… N'empêche que t'as une sale tête. J'aurais très bien pu venir à ta place.

- Arrêtes de me regarder avec cet air. Je vais bien. Et je n'ai pas besoin de ton aide.

- Tu es sûr ?

- Je fais juste un peu de tri. Alors, oui, je suis sûr.

- Je peux te laisser ?

- Oui !

- Ok, pas la peine de me parler sur ce ton. »

La sonnerie d'un téléphone portable se fit alors entendre. Garret porta la main à la poche droite de sa veste en jean et en sortit l'appareil :

« Excuses-moi. – Fit-il à l'encontre de son ami. – Fisher, j'écoute ?... … … Allô ?... … Allô ?... D'accord. »

Il se préparait à raccrocher quand une voix se fit enfin entendre :

« - Attendez ! – Garret remit le portable contre son oreille. – Ne raccrochez pas s'il vous plait ! Garret ?

- Je suis toujours là.

- Merci Seigneur ! Ici, c'est Sharon. – La jeune femme se trouvait dans une cabine téléphonique quelque part dans la ville et jetait sans arrêt des regards inquiets à la rue.

- Sharon ?! Est-ce que tout va bien ?

- Oui… Oui… Est-ce qu'on… pourrait se voir ?

- Evidement. Où voulez vous qu'on se retrouve ?

- Il y a un restaurant à l'angle de River Drive. Le Homenade Sandwiches.

- D'accord, je vous y rejoins d'ici une vingtaine de minutes. Ca vous va ?

- Oui.

- Alors à tout de suite.

- A tout de suite. »

Le jeune homme rangea son téléphone. Il avait une étrange impression. Quelque chose clochait. Sharon n'allait pas bien, contrairement à ce qu'elle avait voulu lui laisser entendre. Il se tourna vers Morgan qui le regardait l'expression interrogative et fut contraint de lui narrer sa rencontre avec la jeune femme dans une boîte du coin.

 

La grande porte battante qui menait à la Bibliothèque Universitaire s'ouvrit sur un Gabe satisfait, les bras chargés des livres qu'il venait d'emprunter. Sur leurs tranches on pouvait lire : Le profilage , Portrait d'un tueur en série ou encore Criminologie : Les comportements déviants . Il marchait d'un pas véloce, apparemment pressé et atteignit rapidement les escaliers pour rejoindre l'étage supérieur. Là, il balaya la zone du regard à la recherche de quelqu'un ou de quelque chose. Quand il aperçut Holly, il se dirigea immédiatement dans sa direction :

«- Hé, salut !

- Salut toi ! – Lui répondit-elle en se retournant au contact de la main qu'il avait posé sur son épaule. – Alors, t'as trouvé ton bonheur ?

- Oui, exactement ce qu'il me fallait. – Il s'adressa à Ronan qui se tenait juste à côté. - Salut Ronan.

- Ouais, salut. – Lui rendit-il à peine. – Tu viens Holly ? Ou on va être en retard à notre prochain cours. – Il commençait à s'éloigner

- oui, oui, j'arrive ! – Elle reporta son attention sur Gabe. – Dis-moi, tu manges avec nous ce midi ?

- J'ai cours jusqu'à 13 h 00.

- Nous, on reprend à 14 h 00. Tu n'auras qu'à nous rejoindre directement après.

- OK. Alors, on dit 13 h 00 à la caf.

- Ca marche ! »

Déjà Holly s'éloignait au pas de course. Gabe la regarda disparaître puis il prit le chemin opposé. C'est alors qu'un bras se glissa sous le sien. Une fille d'à peu près son âge, blonde, les cheveux parfaitement lissés, le regardait en souriant :

« - Tu es Gabriel Oswald n'est-ce pas ?

- Oui…

- Je me présente. Meredith Brooks. Je n'ai pas l'habitude d'aborder les gens comme ça, mais il fallait que je te prévienne. Tu devrais fuir Holly Jude comme la peste ! – Gabe retira aussitôt son bras de l'emprise de cette fille.

- De quoi je me mêle !

- Je ne dis ça que pour ton bien. Jude est un danger ambulant ! Pas plus tard que la semaine dernière, elle a frappé un mec parce qu'il avait eu le malheur de se trouver sur sa route ! Et ce n'est pas la première fois ! Elle est cinglée je te dis !

- Il l'avait peut-être mérité ? Parce que là tu vois, j'ai une furieuse envie de te mettre ma main à la figure et… tu l'aurais bien cherché !...

- Qu…qu…quoi ?!

- Tes conseils tu peux te les garder ! Holly est une fille tout à fait normale ! Jusqu'ici, la seule cinglée que j'ai rencontré, c'est toi !

- Tu… Tu ne pourras pas dire que je ne t'avais pas prévenue ! »

Aussitôt, Meredith tourna les talons, tentant vainement de contenir sa rage. Quant à Gabe, il poursuivit son chemin bien content d'avoir remis cette « pouf » à sa place. Après avoir franchit le couloir, il tourna sur sa gauche pour s'engager dans un nouveau corridor. Il n'avait pas fait trois pas qu'il croisa une silhouette familière. Il se retourna et interpella Garret :

« - Mais qu'est-ce que tu fais là ?

- Je te signale que je vais bientôt travailler ici et… j'étais venu pour aider ton frère. Apparemment, ça ne l'intéresse pas.

- Ouais… Je crois qu'il a besoin d'être seul en ce moment… Et dis-moi, tu vas où comme ça ? Tu m'as l'air bien pressé ?…

- J'ai rendez-vous avec la fille de mes rêves !

- Rien que ça ?...

- Si tu l'avais vu, toi aussi tu serais sous le charme. Bon, tu m'excuseras, mais faut que je file ! »

Garret donna une tape amicale à Gabe et laissa là le frère de son ami, une seule chose à l'esprit, ne pas être en retard. Alors qu'il s'éloignait, Gabe fut pris d'un spasme glacial. Il fit volte-face et regarda Garret s'évanouir au milieu de la foule d'étudiants. Une voix distincte, dépourvue d'intonation s'imposa à lui.

 

Ténèbres.

 

Il ne comprenait pas. Que voulait dire ce ténèbre ? N'existait-il pas un manuel d'emploi pour décrypter les messages envoyés par ses « supers » voix ? Franchement, il ne savait quoi penser. Pourtant, il avait frissonné. Un court instant, c'était vrai, mais il avait frissonné. Mieux valait prévenir Morgan. Lui, saurait quoi faire.

 

 

Chapitre 2 >>> >>>