Chapitre 2

 

Club « Underworld » - Dernier étage

De longs et épais rideaux rouges recouvraient les fenêtres d'une immense salle de style colonial. Assis devant un magnifique piano d'époque, un homme aux cheveux blonds cendrés, vêtu d'une veste et d'un pantalon de velours, jouait La Sonate au clair de lune de Ludwig van Beethoven. Ses doigts caressaient à peine les touches qui rebondissaient pourtant à la perfection. Il se dégageait une telle harmonie de l'ensemble que l'on aurait pu croire que l'homme et l'instrument ne formaient plus qu'un. La grande porte blanche aux contours et à la poignée dorés s'ouvrit. Les doigts de l'homme s'immobilisèrent sur le clavier. Un lourd silence s'installa et la pièce en devint presque inquiétante :

« - Qu'y-a-t-il Marcus ? J'avais demandé à ne pas être dérangé. – Prononça l'homme sur un ton si calme qu'il vous glaçait sur place.

- C'est… à propos de…

- Sharon.

- … – Marcus baissa la tête. – Lucas. Elle ne nous… ne te créée que des problèmes. Je passe la moitié de mon temps à lui courir après. Pour quels résultats ? Il faut mettre un point final à tout ça. Tu dois prendre une décision. Maintenant !

- Et que me proposes-tu ? – Toujours assis face à son piano, la voix de l'homme appelé Lucas n'avait pas cillé d'un iota, alourdissant l'atmosphère déjà pesante.

- Pourquoi ne pas lui faire subir la colotomie ? Aussi docile qu'un agneau… comme toutes les autres.

- Elle n'est pas comme les autres. Et je ne veux pas qu'elle le soit… - Il tourna la tête en direction de Marcus qui se tenait bien droit, les mains croisés sur le devant. – Elle t'a encore faussé compagnie ?

- … …

- Ramènes-la-moi. – Sur ce, Lucas entama les premières notes d'un nouvel air qu'il interrompit aussitôt. – Marcus. – L'homme de main s'arrêta sur le palier de la porte. – N'hausses plus jamais le ton devant moi ou… je serais contraint de me passer de tes services… »

Marcus ne sourcilla pas. Il connaissait bien Lucas depuis le temps qu'il était à son service. Il savait ce dont il était capable. De tout. Il avait l'air angélique, mais il n'en était rien. Bien au contraire. C'était un monstre. Au sens figuré comme au sens propre. Il referma la porte derrière lui et Lucas reprit sa mélodie là où il l'avait laissé. Ses yeux contemplaient le mince filet de lumière qui était parvenu à filtrer à travers l'un des rideaux et qui s'était posé sur la devanture du piano. Dans son regard, peur et fascination se livraient bataille. Qu'il pouvait aimer cette sensation !

 

Homenade Sandwiches

Sharon, les yeux dissimulés derrière une paire de lunettes de soleil, guettait la rue par une des fenêtres du restaurant à intervalles plus ou moins régulières. Marcus pouvait apparaître d'une seconde à l'autre et Garret n'avait pas encore montré signe de vie. Elle examina sa montre, puis l'horloge qui était suspendue au dessus du comptoir. Pourquoi le temps s'écoulait-il aussi lentement ? La clochette de la porte d'entrée tinta. Sharon leva les yeux et se sentit soulagée à la vue de Garret. Il ne lui avait pas posé de lapin. Ne restait plus qu'à souhaiter qu'il ne prenne pas la fuite après ce qu'elle s'apprêtait à lui révéler. Il était sa dernière chance. Elle leva la main et lui sourit. Garret restait subjugué. Il avait mis la main sur une vraie beauté. A présent que ses cheveux n'étaient plus crantés, il pouvait apprécier leur longueur. Ils lui arrivaient au milieu du dos et pour Garret c'était l'archétype même du canon féminin. Il s'installa en face d'elle :

« - Je ne suis pas trop en retard j'espère ?

- Non… C'est moi qui suis arrivée en avance. C'est gentil d'avoir répondu si vite à mon appel.

- Je vous avais dit de ne pas hésiter. – La jeune femme baissa la tête. – Alors ?

- Je ne sais pas par où commencer… Vous voyez… Vous êtes le premier… Le premier à me regarder comme ça. A me regarder comme une personne à part entière et pas… comme un morceau de viande.

- Oh ! Et bien… Je vous mentirais si je vous disais ne pas avoir eu des pensées… Mais, jamais. Non. Jamais je n'aurais fait quoi que ce soit qui puisse vous manquer de respect. Ce n'est pas moi. Je ne suis pas comme ça. – Une large sourire éclaira le visage de Sharon.

- Vous êtes vraiment bizarre vous savez.

- Oui, on me l'a déjà fait remarqué.

- Vous prendrez quelque chose Monsieur ? – Intervint soudainement la serveuse qui venait de s'arrêter à leur table.

- Oui… Euh… Vous ne servez pas de thé ici ?

- Non. – Répondit la femme.

- Alors mettez-moi un cappuccino avec… une part de votre tarte maison. Vous prenez quelque chose Sharon ?

- Non, c'est bon. Merci. »

La serveuse s'en retourna donc au comptoir pour passer la commande avant de rejoindre une autre table.

 

Maison de style français – La Nouvelle Orléans

Un homme en costard cravate et armé d'un semi-automatique se tenait sur le perron d'une bâtisse d'architecture française. Il avait un doigt posé contre son oreillette et parlait très probablement avec l'un de ses collègues qui fouillait la dite demeure. Il descendit les quelques marches qui menaient à l'allée principale, franchit le grand portique et frappa à la porte de la voiture noire qui stationnait là. La fenêtre arrière s'abaissa. Tyler Abrahams fixa son lieutenant :

« - Alors ?

- R.A.S., Monsieur. Je ne pense pas que qui que ce soit ait habité ici depuis bien longtemps.

- Encore une fausse piste…

- Si je puis me permettre, Monsieur. – Abrahams l'invita à poursuivre d'un geste de la main. – Jusqu'ici, toutes les planques que nous avons visitées avaient abrité les fugitifs. Or là, ce n'est plus le cas. Ce qui me fait dire que nous sommes proches, tout proches d'eux. Sinon, pourquoi avoir brouillé les pistes avec un tel soin ?

- Très bien. Je veux tout savoir des arrivées en Louisiane depuis ces quatre dernières semaines. Je veux des noms, tous les noms. Je veux aussi connaître toutes les transactions immobilières qui se sont faites sur ce territoire avant la fuite des garçons et jusqu'à maintenant. Je veux aussi que vous surveillez tous les moyens de communication de cet Etat : téléphone, Internet, liaisons satellites. Entrant et sortant. Ayant un rapport avec l'Atlantide.

- Vous pensez à quoi ?

- Ils sont en possession du parchemin d'Allilayah. La clé ouvrant les portes de l'Atlantide, là où réside le secret de leur origine… Que feriez-vous à leur place ?

- … Je communique vos ordres sur le champ.

- Parfait. »

Abrahams referma la fenêtre du véhicule et se cala contre son siège. L'avenir se présentait sous de bons auspices. Mais il avait appris à ne pas sous-estimer ses adversaires, quels qu'ils puissent être. Et ceux-ci étaient particulièrement difficiles à atteindre. :

« Vous pouvez y aller. – Fit-il à l'encontre du chauffeur. »

 

Homenade Sandwiches - Lawson

Garret, toujours assis face à Sharon, porta une bouchée de tarte aux pommes à ses lèvres. Il attrapa sa tasse et but une gorgée de son cappuccino. Depuis quelques minutes maintenant, ils n'avaient plus prononcé un mot, se contentant de se regarder. Un gros nuage s'était installé, cachant l'astre de feu, et Garret ne comprenait pas pourquoi Sharon ne retirait pas ses lunettes :

« - Depuis quand il te bat ?

- pardon ?!

- Ton mec, depuis quand il te bat ?

- Com…ment ?

- Tu te caches derrière ces lunettes. Alors… je me suis dit qu'il y avait une raison.

- J'ai tenté de lui échapper à plusieurs reprises, mais… il me retrouve toujours…

- Pourquoi ne pas avoir averti la police ?

- Elle ne peut rien contre lui… Il est intouchable. – Elle porta une main à son front. – Je… Je lui appartiens.

- Personne n'est intouchable. Et cesses de dire que tu lui appartiens. Tu n'appartiens à personne. Regardes-moi Sharon. – Elle leva les yeux et il lui ôta sa paire de lunettes. – A personne.

- Tu ne comprends pas... – Une larme coula le long de sa joue droite. – Il n'est pas… pas comme les autres hommes.

- Il y a des lois et il ne peut pas passer outre. – Poursuivit Garret en effleurant l'ecchymose qui ornait l'œil gauche de la jeune femme. – Peu importe qui il est.

- Lui, il le peut…. – Elle jeta un coup d'œil par la fenêtre. – Mon dieu !

- Quoi ?!

- Il faut qu'on sorte d'ici, au plus vite ! »

Sharon se leva précipitamment, saisit Garret par le poignet et le traîna vers l'arrière du restaurant sans lui laisser le temps de comprendre ce qui se passait. C'est à cet instant que la sonnette de la porte d'entrée se fit entendre. Sharon plaça un doigt sur les lèvres de Garret et l'intima de ne plus bouger d'un geste de la main. Elle s'approcha de la petite porte par laquelle ils venaient de passer. Marcus, accompagné de quelques sbires, parlait avec la serveuse. Il voulait savoir si elle n'avait pas eu la visite d'une jolie blonde, assez grande, à l'air apeuré. La serveuse lui expliqua que juste avant qu'il n'arrive, une jeune fille correspondant à son signalement avait fui par l'arrière du restaurant et qu'elle était accompagnée d'un jeune homme blond, plutôt beau gosse. Marcus fit comprendre aux hommes qui étaient restés dehors qu'il fallait qu'ils contournent le bâtiment tandis que lui et les autres prenaient le même chemin que Sharon. Cette dernière lança à Garret :

« Il faut nous dépêcher ! »

Les deux jeune gens s'engouffrèrent donc dans le long couloir étroit qui s'ouvrait devant eux, évitant tant bien que mal le petit personnel qui passait par là. Arrivés au bout du tunnel, ils poussèrent la porte de sortie de secours pour se retrouver dans la rue. Là, les hommes de Marcus les aperçurent et une course poursuite s'engagea. Garret tenait fermement la main de Sharon. Il ne savait pas où il allait, mais ça lui était égal. L'important était de mettre le plus de distance possible entre eux et ces types qui n'avaient pas l'air d'enfants de cœur. Il tourna la tête. C'est pas vrai ! Ces enfoirés courent plus vite que nous ! Et là, je ne sais même pas où ne sommes… Il jeta un rapide coup d'œil aux alentours. Mouais…Je ne me risquerais pas trop dans le coin moi. La voix de Sharon résonna derrière lui :

« - Tournes à gauche !

- Maintenant ?!

- Oui, y'a une petite ruelle ! »

Garret obtempéra et ils se précipitèrent sur leur gauche. Alors qu'ils poursuivaient droit devant eux, Sharon tira le bras de son compagnon, l'incitant à la suivre. Un étroit passage séparait deux ou trois pâtés de bâtiments à quelques pas de leur position. Ils y pénétrèrent et se cachèrent dans un petit renfoncement, Marcus et ses hommes de main venaient d'entrer dans la ruelle :

« - Par où sont-ils allés patron ? Je ne les vois plus.

- Au lieu de poser des questions stupides, tu ferais mieux d'emmener deux-trois hommes avec toi et de faire ce pourquoi tu es payé ! Est-ce trop te demander ?

- Non, patron. Toi et Toi, vous venez avec moi. – Les trois hommes s'éloignèrent au pas de course jusqu'à l'extrémité de la rue pour disparaître à l'angle de celle-ci

- Bien. – Reprit Marcus. – Vous deux, je veux que vous inspectiez toutes les ruelles de ce côté-ci. – Il leur indiquait la droite de l'index. – Quant à nous. Nous allons nous charger de ce côté. Ce quartier est un véritable labyrinthe. Plus nous couvrirons de terrain, plus nous aurons une chance de les retrouver.

- Bien, patron. »

Les deux équipes se séparèrent et bientôt l'endroit redevint désert. Sharon et Garret sortirent de leur cachette :

« - Bien, allons nous-en. – Fit la superbe blonde à l'encontre de son partenaire.

- Pour allez où ?

- Tiens, regardes ! – Elle pointait du doigt l'échelle de secours qui se trouvait un plus loin et tous deux s'enfoncèrent dans les profondeurs de la passe.

- Elle est bien trop haute.

- Fais-moi la courte échelle. »

Garret haussa les épaules. De toutes manières, ils n'avaient pas trop le choix si ils voulaient leur échapper. Il s'accroupit, laissa Sharon grimper sur ses épaules, avant de se relever. Si quelqu'un m'avait dit que je me retrouverais entre les jambes d'une superbe créature, je lui aurais ri au nez ! Garret fut interrompu dans ses divagations par les gesticulations de la jeune femme qui après trois ou quatre tentatives infructueuses parvint à se saisir de la dernière barre de l'échelle et à la faire glisser jusqu'à eux. Ne leur restait plus qu'à gravir les quelques marches qui les mèneraient à l'abri, du moins, ils l'espéraient.

 

Université LaFayette – Département d'Histoire Ancienne

Des livres ouverts étaient négligemment posés sur le secrétaire déjà bien encombré du bureau de Morgan. Celui-ci, debout devant l'une de fenêtres coulissantes, la main gauche glissée dans sa poche de pantalon, était en pleine conversation téléphonique :

« J'essaierai de passer dans l'après-midi … Oui, je t'aime moi aussi. Et les docteurs, ils t'ont dit quand ils comptaient te libérer ? … … C'est génial ! En voilà une bonne nouvelle ! Je passerai te prendre dès la première heure. … … Oh tu sais, je suis plutôt un lève-tôt. … … … Oui, je t'embrasse. Je t'aime. … Bisous. »

L'archéologue reposa le sans-fil sur son socle et s'installa derrière le bureau. Il avait l'impression qu'on venait de lui ôter un énorme poids. Eleanor était hors de danger et elle serait de retour le lendemain. Gabriel frappa à la porte restée ouverte :

« - Salut !

- Salut ! – Ne restes pas planté là, rentres !

- Tu es sûr que je ne te dérange pas ?

- Mon petit frère ne me dérangera jamais. Tiens, tu n'as qu'à prendre la chaise qui est là-bas.

- Non merci, je ne reste pas longtemps. On m'attend à la caf.

- Alors ? De quoi voulais-tu me parler ?

- J'ai croisé Garret dans les couloirs il y a deux heures et… J'ai eu une étrange impression. Sans parler de cette petite voix dans ma tête qui m'a murmuré : Ténèbres.

- Ténèbres ?!... Tu m'en diras tant… Et ?

- … Il y a eu cette vague de froid qui m'a traversé le corps. Ca n'avait rien de rassurant.

- Cette voix, tu l'as entendue quand exactement ?

- Après qu'il m'ait quitté.

- Et il y avait du monde dans ce couloir ?

- Ben oui, c'était l'intercours.

- Qui te dit qu'il s'agissait de Garret ? Tu aurais très bien pu capter la détresse d'un étudiant un peu perdu ? Il y en a des tas tu sais. Ca serait le plus plausible, non ?

- Oui, c'est sûr… Je ne sais pas… C'est probablement toi qui a raison… … Je ne vais pas te déranger plus longtemps. A plus.

- Oui, oui.»

 

 

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