Chapitre 2

 

Manoir Oswald

Au dehors, le vent venait de se lever. Son souffle, de plus en plus puissant, atteignit bientôt l'âtre de la cheminée et les flammes rouges et jaunes qui s'y élevaient entamèrent une danse endiablée au rythme des crépitements du bois qui se consumait. Quelque peu groggy par la douce chaleur qui s'était installée dans le grand salon, Gabriel sentit ses paupières se faire lourdes et son esprit s'embrumer. Très vite, il perçut le son lointain d'une voix féminine presque inaudible. Elle semblait l'appeler, le connaître, mais il ne parvenait pas à tout comprendre.

Gabe…. Gabe… Le temps est venu… Un danger… Aies confiance…

Le reste, il ne pouvait l'entendre, une musique grinçante sortie d'on ne sait où lui agressait les tympans. Cette douleur, insupportable, le ramena dans la réalité. Penché au-dessus de lui, son frère le regardait d'un air inquiet :

« - Tu te sens bien ?

- Eh… je ne sais pas trop… j'ai fait un rêve bizarre.

- Ah oui ? ! J'aurais plutôt pensé à un cauchemar. Tu es aussi pâle qu'un mort.

- Il y avait cette voix, elle parlait d'un danger et puis il y a eu la musique, mes oreilles ne l'ont pas supportée.

- Ouh là ! Tout ceci ne me paraît pas bien clair.

- A moi non plus, figures-toi.

- Qu'est-ce qui n'est pas clair ? - les deux frères se retournèrent pour voir leur père debout, derrière le canapé.

- Oh ! Ce n'est rien, Gabe s'est assoupi et a fait un mauvais rêve. - Un court silence s'en suivit.

- Et si nous passions à table. - Proposa Ira. - Rien de tel qu'un bon repas pour se remettre de ses émotions. - il lança un clin d'œil en direction de son fils cadet.

- Excellente idée, je meurs de faim. - Répondit ce dernier. »

 

« -…Vous auriez dû voir cette statue, elle était magnifique ! Après 2300 ans, elle était intacte, aucun signe de détérioration ! Bien sûr il a fallu la laisser enterrée et couler une dalle pour empêcher que l'air ne l'abîme avant que les envoyés chinois ne l'aient vue, mais c'était notre découverte !

- Et vous l'avez ramenée ? - Demanda Gabe.

- Non, les experts ont estimé qu'elle faisait partie de leur patrimoine culturel. Donc, elle leur revenait de plein droit.

- Mais c'est injuste !

- Tu sais petit frère, nous ne pouvons pas faire de fouilles sans l'accord du pays concerné, ce serait du vol. Il est donc naturel qu'ils choisissent ce que nous pouvons ramener avec nous. Tous ces objets leur appartiennent.

- Je comprends, mais j'imagine ta déception.

- A la minute où nous l'avons découverte, je savais qu'ils la réclameraient. Alors, je n'ai pas été surpris outre mesure.

- Tu es quand même déçu. - Intervint Ira. - Je le lis dans tes yeux."

Morgan baissa la tête et la lumière s'éteignit alors. La porte à doubles battants s'ouvrit, laissant passer un chariot sur lequel était dressé un magnifique gâteau et poussé par Fergus. Il entonna un« Joyeux Anniversaire » que Gabe et Morgan reprirent en cœur. Puis tous applaudirent lorsqu'Ira souffla ses cinquante bougies. Le grand salon s'illumina à nouveau. Le cinquantenaire, qui considérait son majordome comme un ami, l'invita à sabrer le champagne ainsi qu'à prendre le dessert avec eux. Mais avant toutes choses, il était l'heure d'ouvrir ses cadeaux. Gabriel ouvrit le bal avec le tout premier brouillon de la célèbre pièce de Théâtre Hamlet , écrite de la main de Shakespeare lui-même, qu'il avait obtenu lors d'une vente aux enchères. Vint ensuite le tour de Morgan qui déposa un grand paquet de forme allongée sur la table. Il s'agissait d'un sabre de la dynastie Ming que l'empereur aurait fait forger pour récompenser le courage de son Samouraï le plus fidèle. Ira, agréablement surpris, se leva pour embrasser ses fils :

« Merci, merci à tous les deux. »

Ils lui sourirent en retour et chacun reprit sa place afin de déguster le dessert que leur avait préparé Joséphine, leur cuisinière française. A cet instant, tous respiraient le bonheur. Ira aurait souhaité que cette soirée ne s'arrête jamais. Ses fils méritaient de mener cette vie qu'il leur avait offerte, cette vie opulente, heureuse et normale. Pourquoi fallait-il que le passé les rattrape ! Il devait faire son maximum pour que jamais, jamais, ils ne puissent mettre leurs sales pattes sur eux. Même si pour cela, il devait briser son monde, leur monde, leur dévoiler la vérité, toute la vérité.

 

Musée d'Histoire Ancienne – Glasgow

Une jeune femme, en jean et chemisier blanc, marchait dans un long couloir aux murs de marbre à peine éclairé. Elle s'arrêta devant une porte entre ouverte, prête à frapper, mais se ravisa. Une vraie bête de travail, son Morgan ! Elle esquissa un sourire. Depuis la veille, il avait retrouvé une apparence digne de ce nom, des cheveux soigneusement ébouriffés et un visage imberbe. Bien sûr, ses traits accusaient encore une certaine fatigue, mais pour Eleanor il était le plus bel homme au monde. Ce qu'elle préférait ? Ses yeux, d'un bleu aussi pur que les eaux d'un lagon. Bientôt, elle se surprit à déshabiller du regard ce corps musclé dont elle connaissait les moindres coutures. Quel physique ! Elle avait envie de lui, maintenant ! Le grondement du tonnerre mit fin à ses divagations. Elle donna deux coups à la porte :

« - Chéri ? - L'interpellé se retourna. - Garret et moi en avons terminé avec notre inventaire. Tout y est.

- Parfait. Moi, il ne me reste plus qu'une rangée et, jusque là, je n'ai pas noté d'erreurs. Vous n'avez qu'à y aller, je vous rejoindrai d'ici une dizaine de minutes.

- Tu es sûr ? Tu ne veux pas qu'on reste ?

- Non.

- Très bien, c'est toi qui vois. - Elle s'approcha de lui et passa ses bras autour de son cou. – Mais, j'aurais pu te tenir compagnie… et plus si affinité…

- Eleanor... - Lui reprocha-t-il, gentiment. - J'en ai très envie moi aussi... - Un profond soupir s'en suivit. - Mais il faut vraiment que je finisse.

- Alors dépêches-toi… - Dit-elle sur un ton suave avant de l'embrasser à pleine bouche. »

La jeune femme quitta la pièce d'un pas décidé sous l'œil attentif de Morgan. Une fois Eleanor hors de portée, il se remit à l'ouvrage. Les minutes passèrent, une, deux, puis trois, enfin treize. Cette fois-ci, il en avait fini et rien ne manquait. C'était parfait. Il attrapa la veste en cuir posée sur son siège de bureau, éteignit la lumière et ferma la porte. C'est alors qu'il la vit, à l'autre bout du couloir, cette femme aux longs cheveux noirs, toute vêtue de blanc. Elle le regardait sans mot dire, l'air triste. Morgan rencontra son regard, d'un bleu profond, vibrant, hypnotique. Il se sentait bien, en harmonie avec le monde qui l'environnait. Puis, un voile noir s'abattit. Le froid, l'angoisse s'emparèrent de lui. Il se trouvait dehors, sous la pluie et des éclairs zébraient le ciel. Une lumière vive l'aveugla soudain. Il baissa la tête, pour constater qu'un mince ru de sang coulait le long de ses pieds. L'horreur que lui procura cette vision le ramena dans la réalité. L'étrange femme brune lui faisait toujours face, immobile. Il voulut l'interpeller, mais une micro-coupure de courant détourna son attention pendant une fraction de seconde. Quand il regarda dans sa direction, elle s'était évanouie. Il courut dans l'espoir de la rattraper, tourna à droite au bout du couloir et se heurta, malencontreusement, contre un individu qui arrivait en sens inverse. Légèrement sonné, Morgan remua la tête afin de reprendre ses esprits :

« - Non, mais t'es pas bien ! ! ! Courir comme un fou sans regarder où tu vas !

- Garret ? ! - Il se sentait vraiment confus. - Je… suis désolé… Mais il fallait que je la rattrape.

- Qui ça ?

- Ben, la femme brune. - dit-il, déconcerté. - Tu l'as forcément croisée, c'est le seul chemin pour sortir d'ici.

- Euh… Non. Je n'ai croisé pas même l'ombre d'un chat. Dis-moi, le choc n'a pas été un peu trop brutal ?

- Mais…. C'est impossible. Elle était là, y'a une minute à peine !

- Je ne crois pas non. Jusqu'à preuve du contraire, je suis loin d'être aveugle.

- Je ne comprends pas…

- Ecoutes, Morgan. Tu ne vas pas nous faire toute une histoire à cause ça ? La prochaine fois tu sauras : évites de courir comme un malade.

- Ouais… Peut-être que t'as raison, c'est sûrement le choc ajouté à la fatigue… Mais… C'est étrange…j'ai cette impression…. que… les choses sont trop parfaites pour qu'elles ne durent ?

- Tu sais quoi ? Un verre… Que dis-je ? … Même deux, voilà ce dont tu as besoin. »

 

Université de Glasgow

Assis sur une banquette en U autour d'une petite table ronde dans l'arrière salle du Green Apple , pub fréquenté par les étudiants de Glasgow, Gabe et ses trois compères dissertaient de choses et d'autres, tout en sirotant les cocktails qu'ils avaient commandés. David, Calvin, Drew et lui-même étaient inséparables depuis les années collège, d'ailleurs on les surnommait : « Les Trois Mousquetaires ». Riches, plutôt beaux gosses, sans chichis, ils avaient la cote de popularité la plus élevée du Campus. Pour l'heure, ils attendaient leurs prochains cours, à l'abri et bien au chaud, alors que dehors des rafales de vent soufflaient à n'en plus finir accompagnées des grondements sourds du tonnerre et d'éclairs. La porte de l'établissement s'ouvrit sur une jeune femme dont le visage était en partie caché par un châle. Il s'agissait d'Anna-Lisa. Elle s'avança vers le comptoir puis aperçut, à l'angle de ce dernier, notre petit groupe. Elle changea de direction pour les rejoindre :

« - Bonjour Messieurs. - Leurs regards se posèrent sur la nouvelle venue.

- Anna-Lisa ? ! - Fit Gabe, surpris. - Sa…lut.

- Je ne vous dérange pas, j'espère ?

- A vrai dire… - Répondit Calvin.

- Pas le moins du monde. - Coupa Gabriel.

- Puis-je m'asseoir ? - Drew remarqua la mine insistante de son ami.

- Mais je t'en prie. - Finit-il par répondre.

- Merci… Gabriel vous a-t-il dit qu'il sera mon cavalier pour le bal de demain soir ?

- Vraiment ? … - Tous les yeux convergèrent vers ce dernier.

- Je comptais vous le dire… Mais… elle est arrivée avant que j'en aie eu l'occasion.

- C'est génial - Lança David. - Nous voilà tous accompagnés, maintenant.

- On t'offre une tasse de thé, un café ? - Proposa Drew.

- Je prendrai un thé, merci.

- Ok, va pour un thé. Harvey ! - Cria-t-il au barman. - Un thé pour la demoiselle, s'il te plait! Alors... Où en étions-nous?

- A Gabe, encore et toujours à notre bien estimé, Gabe. - Nota David avec une légère pointe d'ironie.

- C'est trop d'honneur. - Fit ce dernier en courbant la tête. - Et bien, pour un premier cours, ça aurait pu être pire. Mais ça aurait aussi pu être mieux. Le professeur Graham a employé des termes qui m'étaient totalement inconnus. J'ai quand même compris l'essentiel grâce aux quelques pages que j'aie eu le temps de potasser hier soir.

- Quel courage... - Intervint Calvin, démotivé. - Moi, la simple idée de travailler plus d'une heure me fait horreur.

- Mais ? - Questionna Anna-Lisa. - Tu as changé d'orientation, c'est ça ?

- Oui, depuis hier. J'ai laissé tomber la psychologie de l'enfant pour la criminologie.

- Je te souhaite bien du courage, car il en faut. - Lui répondit-elle impressionnée. »

La conversation se poursuivit et dévia, tout naturellement, vers d'autres centres d'intérêts. Gabriel ne cessait de jeter des coups d'œil sur Anna-Lisa. Elle avait eu le courage de s'asseoir à leur table, alors qu'elle savait pertinemment que ses amis ne la portaient pas dans leurs cœurs. Elle était surprenante, pleine de ressources. Ce trait de caractère était loin de lui déplaire.

Gabriel !

Le jeune homme sursauta. Cette voix, il l'avait déjà entendue, la veille au soir. Mais, cette fois-ci, il l'avait perçue distinctement. Les autres le regardaient, pour le moins étonnés.

 

 

Chapitre 3 >>> >>>