Chapitre 3

 

Manoir Oswald

Fergus descendait les marches du grand escalier, un imperméable soigneusement plié au bras. Si ce n'étaient les traits de son visage, rien dans sa tenue, toujours digne, ne trahissait la vive inquiétude dont il était la proie. Il arriva dans le hall d'entrée et rejoignit son maître sis près de la porte :

« - Ne pensez-vous pas qu'il serait préférable que quelqu'un vous accompagne ? - Demanda-t-il, tout en aidant Ira à revêtir son imper.

- Si Dexter me voyait arriver accompagné de deux sbires, il penserait que je n'ai plus la moindre confiance en lui. Et ça, je ne peux le permettre. Chaque seconde compte.

- Je n'aime pas ça, Monsieur. J'ai un mauvais pressentiment.

- Je n'ai pas le choix, Fergus. - Ira posa une de ses mains sur l'épaule de son fidèle employé. - Est-ce que je peux compter sur toi... mon ami ?

- Ils sont entre de bonnes mains. Pars en paix... mon ami. »

Sur ces dernières paroles, Ira baissa la tête d'un air entendu et sortit du Manoir.

 

Le vent qui soufflait avec force était devenu glacial, il balayait tout sur son passage. La voûte céleste, recouverte d'une épaisse couche nuageuse, s'illuminait sous l'effet des éclairs qui semblaient répondre aux terribles menaces du tonnerre. Quelques gouttes commencèrent à tomber. Très vite, la pluie se mua en un véritable déluge. Un violent souffle fit claquer la fenêtre entre ouverte de la chambre de Morgan. Celui-ci se réveilla en sursaut :

« Et merde ! »

Il se leva, enfila une robe de chambre et s'approcha de la fenêtre afin de fermer les volets. Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu'il l'aperçut. Toujours la même femme, les mêmes vêtements, les mêmes yeux. Elle ruisselait et paraissait en détresse. Morgan l'appela de toutes ses forces, il voulait savoir qui elle était et ce qu'elle lui voulait. Pour toute réponse elle tourna la tête vers la droite. Le jeune homme fit de même et vit la voiture de son père disparaître derrière la colline. Il jeta un coup d'il sur son réveil. Minuit un quart. Où pouvait bien aller son père à une heure pareille ? Il regarda à nouveau par la fenêtre. La mystérieuse femme aux cheveux d'ébène s'était encore une fois volatilisée. Il ferma les volets ainsi que sa fenêtre et retourna se pelotonner sous ses draps. Cependant, il ne pouvait se rendormir, une peur lancinante le maintenait éveillé.

 

Deux heures et quarante neuf minutes. Gabriel n'en pouvait plus. Son cerveau était saturé et ne pouvait plus engranger la moindre information. Il avait besoin de reprendre des forces. Peut-être qu'après il se remettrait au boulot, à moins qu'il ne décide de se coucher. De toute façon, il verrait bien. Pour le moment, il avait faim. Il descendit donc à la cuisine pour se préparer un petit encas.

 

Deux heures cinquante trois. Morgan fixait le plafond de sa chambre, l'air songeur. Toute cette histoire le rendait nerveux. Ce n'était pas la première fois que son père s'absentait pendant la nuit. Oui, mais là, avec cet orage, c'était risqué, même pour une urgence avec son travail. Et puis, ne lui avait-il pas dit qu'il s'était octroyé deux jours de vacances. Il n'y tenait plus. La seule chose qui pouvait l'apaiser à l'heure actuelle, c'était de s'installer dans le salon près de la chaleur bienfaisante de la cheminée. Ainsi, il aurait les idées plus claires.

 

La cuisine était plongée dans le silence et l'obscurité. Au dehors, on pouvait entendre le bruit de la pluie qui frappait le sol et la longue plainte du vent. Gabriel poussa la porte et se dirigea vers le réfrigérateur :

« Voyons voir ce qu'il y a de bon. »

Il prit une bouteille de jus d'orange, de la marmelade d'abricot et une tablette de chocolat qu'il déposa sur le plan de travail. Alors qu'il s'apprêtait à remplir le verre qu'il venait de sortir, la pièce s'illumina. Il se retourna et constata que la lumière provenait de l'extérieur. Intrigué, il se dirigea vers la porte qui menait à la cour et tourna la poignée. La voiture de son père était arrêtée à une cinquantaine de mètres, les pleins phares allumés. La portière s'ouvrit et une silhouette sombre en sortit. Elle fit quelques pas avant de se figer sans raison aucune. Gabriel mit sa main droite au-dessus de ses yeux pour mieux voir :

« Papa, est-ce que c'est toi ? - Pas de réponse. - Papa ? - La forme tomba à genoux sur le sol. - Papa... »

Apeuré, le jeune étudiant se précipita hors de la maison. Son cur battait à tout rompre. Chaque pas supplémentaire devenait un véritable supplice. Lorsqu'il arriva près de l'homme, il se jeta à terre et le récupéra juste avant qu'il ne s'effondre. Il regarda son visage, aucun doute possible, il s'agissait bien de son père :

« Papa... - murmura-t-il. - Je t'en prie... dis-moi ce qui ne va pas... - Ira poussa un léger râle. - Papa... s'il te plait... »

Gabriel sentit un liquide chaud couler le long de ses paumes. Il retira l'une de ses mains de sous le corps de son père et retint un cri. Du sang, c'était du sang :

« Ne t'inquiètes pas... papa... on va appeler... une ambulance. - Il chercha à capturer le regard d'Ira, en vain, il était vitreux. Papa ? Oh, seigneur, non, non, NON, PAPA !!! NON !! »

Il laissa alors s'échapper des cris de douleur, de désespoir et des larmes. Plus rien ne comptait, à part cette peine, ce vide immense qu'il ressentait.

 

Morgan passait non loin de la cuisine lorsqu'il entendit hurler. Son cur cessa de battre pendant quelques secondes. C'était la voix de son frère. Il se retourna et fixa la porte comme s'il s'agissait de la pire chose qui puisse exister. Il inspira profondément et pénétra dans la pièce tant redoutée. A partir de cet instant, tout lui parut irréel et tourner au ralenti. La petite porte de cuisine était grande ouverte et une lumière aveuglante lui fit tourner la tête. Il avança, pas à pas, jusqu'à cette dernière pour s'arrêter sur le seuil. La pluie tombait à verse et des éclairs zébraient le ciel. Un sentiment de déjà vu s'empara de lui. La lumière, la pluie, les éclairs, tout ça il l'avait déjà vécu, le jour où cette femme lui était apparue pour la première fois. C'était un cauchemar, il ne voyait que ça, tout ceci ne pouvait pas être la réalité. Les pleurs déchirants de son frère le ramenèrent dans la réalité :

« Gabe. - Dit-il »

Son regard se porta sur la voiture de son père dont le moteur tournait encore, puis il dériva jusqu'à la silhouette ramassée de son frère. Il sut d'instinct quel était le problème :

« Papa. »

Sa voix était comme éteinte, il n'émanait plus la moindre émotion de lui. Seul subsistait, son corps. Au prix d'un effort surhumain, il parvint à faire un premier pas vers l'extérieur, puis un autre, et encore un autre. La pluie fouettait de plus belle, mais ça lui était égal. Il parvint enfin vers son frère et s'accroupit :

« - Gabe... - Son frère se retourna, il avait le visage dévasté par le chagrin.

- Morgan... - Fit-il dans un sanglot. - Il... il... il est mort. - Réussit-il à articuler. »

Gabriel se laissa choir dans les bras de son aîné qui se refermèrent aussitôt sur lui. A présent, il se sentait apaisé, à l'abri, il pouvait se laisser aller. Pour Morgan, les choses étaient différentes. Il regardait le corps sans vie de son père et ne pouvait en détacher les yeux. Il avait l'impression d'être un simple spectateur que rien ne pouvait ébranler. Par moment, il murmurait à son frère :

« Je suis là... Chhhht... Tout va s'arranger... Ne t'inquiètes pas... Je suis là... »

Mais ces quelques mots sonnaient faux à ses oreilles. Il regarda le sol. Un mince filet de sang mêlé à de l'eau de pluie coulait sur le gravier. Pourquoi ? Il ne comprenait rien à rien. Il releva la tête. Elle ! Elle se tenait là, près de la voiture. Pourquoi s'acharnait-elle sur lui ? C'est alors qu'il vit briller, le long des ses joues, des larmes, de vraies larmes. Elle sembla remarquer la présence du jeune homme et croisa son regard. Il ferma les yeux tant ce bleu lui était insoutenable. Quand il les rouvrit, elle n'était plus. Il se contenta de fixer l'endroit où elle se tenait, perdu dans le néant. La pluie s'abattait toujours sur les deux frères. Un coup de tonnerre, suivi d'un éclair, déchirèrent le ciel.

 

A SUIVRE

 

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