Chapitre 4

 

Extérieur Glasgow – Manoir Oswald

C'était un magnifique salon, aménagé avec goût. Qui ne rêvait pas d'en posséder un tel que celui-ci ? Mais voilà, ce n'était pas avec son maigre salaire qu'il pourrait un jour se permettre de se l'offrir. L'inspecteur O'Grady étudiait l'endroit avec soin afin de se faire une idée précise des personnes qui résidaient en ces murs et ne pouvait s'empêcher d'envier leur situation, malgré les sinistres événements qui l'avaient mené ici. La porte s'ouvrit sur un jeune homme d'environ vingt cinq, vingt sept ans, au visage inexpressif :

« - Inspecteur O'Grady, je présume.

-  C'est exact.

-  Morgan Oswald. – Ils se serrèrent la main.

-  Toutes mes condoléances.

-  Merci… Notre majordome m'a informé que vous souhaitiez me parler ?

-  Croyez bien que je suis navré de vous déranger dans un moment pareil.

-  Ce n'est rien… Vous pouvez vous asseoir. – l'inspecteur s'exécuta.

-  Merci… D'après le témoignage de Monsieur Ferguson, vous et votre frère êtes les premières personnes à avoir découvert le corps de feu votre père. Quelle heure était-il approximativement ?

-  Presque trois heures.

-  En êtes-vous certain ?

-  Voyons, j'ai quitté ma chambre à deux heures et cinquante quatre minutes précises. Il me faut bien deux ou trois minutes avant d'arriver en bas, donc oui, je suis sûr.

-  Et à cette heure-ci, vous ne dormiez pas ?

-  J'étais… soucieux.

-  Au sujet de votre père?

-  Non, il n'y avait pas la moindre raison à ce trouble, je ne me l'explique pas moi-même. – Morgan restait imperturbable ce qui intriguait l'inspecteur.

-  Vraiment ? – Insista-t-il

-  Vraiment.

-  Bien… Aviez-vous noté un changement de comportement chez votre père ces derniers temps ?

-  Je ne saurais le dire. Je me trouvais en Chine, il y a trois jours encore.

-  Avez-vous la moindre idée de l'endroit où comptait se rendre votre père ?

-  Nulle part.

-  Pardon ? ! Il me semble pourtant que le moulin de la voiture tournait encore et que ses feux étaient allumés lorsque vous… enfin, vous savez ?

-  Oui, mais ça, c'est parce qu'il venait juste de revenir. Je l'ai vu quitter le manoir à minuit et quart.

-  Vous l'avez vu partir ? !

-  L'orage m'avait réveillé.

-  Et ça ne vous a pas alerté ?

-  Le travail de mon père le contraint… le contraignait… parfois, à s'absenter pendant la nuit.

-  Je vois… Je vous remercie d'avoir répondu à mes questions, Monsieur Oswald. Pourriez-vous dire à votre frère que je souhaiterais m'entretenir un instant avec lui?

-  J'ai bien peur que cela soit impossible, du moins, pour l'instant. Voyez-vous, mon frère a été très remué par la… mort… de notre père… Nous avons été dans l'obligation de faire appel à un médecin qui lui a prescrit des somnifères. Il dort.

-  Dans ce cas, je ne vais pas vous déranger plus longtemps. Faites moi savoir lorsqu'il sera réveillé, je serai dans la cour.

-  Je n'y manquerai pas.

-  Au revoir, Monsieur Oswald.

-  Au revoir, inspecteur. »

Quel étrange personnage ce Morgan… O'Grady n'avait pas noté le moindre émoi émaner de sa personne. C'était comme s'il était anesthésié, comme s'il n'était pas concerné personnellement par les événements. Se pouvait-il qu'il en sache plus qu'il ne le disait ? Il faudrait vérifier.

 

Alité, Gabriel était plongé dans un profond sommeil, exempt de tout rêve. Pourtant, il ne pouvait reposer en paix. Cette même voix qui le harcelait depuis quelques jours ne cessait de débiter ses flots de paroles incompréhensibles.

Gabe… en danger… fuis l'œil de feu… ton instinct… trouver la clé… aies confiance…

Il ouvrit les yeux, l'air perdu. Jamais il ne s'était senti aussi désespéré. Sa vie basculait inexorablement vers le néant et ses voix n'arrangeaient pas la situation . Devenait-il fou ? Il balaya cette idée de sa tête. Après tout, il était encore sous le choc. Avec le temps les choses ne pouvaient que s'arranger. A peu près soulagé, il se leva et se dirigea vers la salle de bain.

De l'eau bouillante venait fouetter le visage du jeune homme levé face à la pomme de douche. Partout autour de lui de la vapeur s'élevait. Mais le contact de ce liquide, aussi chaud était-il, le purgeait de toutes ces pensées négatives qui lui encombraient l'esprit. Il passa ses mains sur sa figure, redressa la tête et empoigna le robinet afin de couper l'arrivée d'eau. Le corps ruisselant, il attrapa une serviette et l'enroula sur ses épaules. Dans son regard, on pouvait lire une profonde mélancolie.

 

Le bureau de feu Ira Oswald était situé au centre de la bibliothèque. De forme circulaire, cette pièce de deux étages était un chef d'œuvre architectural du seizième siècle que le propriétaire de la demeure avait fait restaurer pour son plus grand bonheur et celui de ses fils. Les travaux achevés, il avait décidé d'y établir son quartier général, car l'atmosphère qui résidait en cet endroit, lui avait semblé propice à un meilleur travail. Effleurant du bout des doigts le dessus du bureau de son père, Morgan repensait aux heures qu'ils avaient passé, Gabriel et lui, à errer au milieu des rayonnages, émerveillés par toute cette collection de livres d'époque et il revoyait Ira, assis derrière ce bureau, leur sourire, amusé par le débordant entrain qu'ils manifestaient. A présent, cette salle n'était plus que l'ombre d'elle-même. Plongée dans la demi-obscurité, comme dépourvue d'âme, elle avait suivi son propriétaire dans la tombe. Seul demeurait, le souvenir. Bientôt, les images du passé se feraient plus floues pour s'évanouir à tout jamais. Morgan prit une profonde inspiration et se dirigea vers la sortie. Alors qu'il passait près de la chambre de son frère, il perçut comme des sanglots. Gabe… Il pénétra dans la pièce et vit de la lumière sous la porte de la salle de bain. Assis contre la douche, la tête enfouie entre ses genoux, Gabriel pleurait toutes les larmes de son corps. Morgan s'installa juste à ses côtés et passa l'un de ses bras sur ses épaules.

 

Onze heures du matin et la police s'affairait toujours sur les lieux du crime. L'inspecteur O'Grady, qui regardait ses hommes se démener en vain, commençait à douter qu'ils puissent trouver un quelconque indice, en tout cas, pas depuis qu'il avait parlé avec Morgan. Il fallait qu'il découvre où Ira Oswald s'était rendu et là il aurait une piste des plus sérieuse. Selon toute vraisemblance, la victime avait été mortellement blessée avant de regagner son véhicule :

« Excusez-moi, Inspecteur. – L'homme se retourna. – Le jeune Monsieur Oswald est prêt à vous recevoir. »

O'Grady inclina la tête d'un air entendu et suivit Alan Harris Ferguson jusqu'au Manoir. Dès qu'il fut introduit dans le grand salon, il fut frappé par la détresse du garçon qui se tenait devant lui. Rien à voir avec le stoïcisme de son aîné. Puis, il le détailla plus soigneusement. Des cheveux bruns légèrement frisottant qui contrastaient avec la couleur de ses yeux, d'un bleu surprenant, un visage qui ne pouvait laisser indifférent et une tenue de corps, bien droite, qui indiquait qu'il n'était nullement intimidé malgré son chagrin :

« - Gabriel Oswald ? – Le jeune homme accepta la main que lui tendait l'inspecteur en guise de réponse. – Je vous présente toutes mes condoléances.

-  Merci…

-  Puis-je m'asseoir ?

-  Euh… Oui… Bien sûr… Mais où avais-je la tête ?

-  Ce n'est rien, je vous assure.

-  Oui…si vous le dîtes… - Un ange passa.

-  Bien… J'aimerais que vous me racontiez dans les détails la découverte du corps de la victime.

-  Il n'y a pas grand chose à dire. Je me préparais un petit encas quand la cuisine s'est illuminée. La lumière venait de l'extérieur, alors je suis sorti et j'ai… vu…. mon… - Gabriel avait la gorge nouée et les mots avaient du mal à sortir. – père… debout… devant sa voiture. Il est tombé et… je me suis précipité vers lui. Il est mort… dans mes bras…

-  A-t-il eu le temps de vous dire quelque chose ?

-  Non…

-  Quelle heure était-il alors ?

-  Trois heures… peut-être moins… peut-être plus… Je ne sais plus…

-  Vous avait-il semblé différent ces derniers temps ?

-  Non…Je ne crois pas… je n'ai rien remarqué.

-  Vous saviez qu'il devait sortir ?

-  Il n'a rien dit à ce sujet… Mais… Il notait toujours ses rendez-vous… sur un bloc note… sur son bureau.

-  Pourrais-je y jeter un coup d'œil ?

-  Ce ne doit pas poser de problèmes. Je… veuillez me suivre. »

 

Les pages du jeudi vingt-et-un et du vendredi vingt-deux octobre étaient vierges. Rien, pas le moindre petit gribouillis. Or, d'après les témoignages qu'avait recueillis l'inspecteur O'Grady, tout portait à croire que feu Ira Oswald avait été un vrai « bourru de travail ». Toute cette histoire lui paraissait par trop étrange. Il demeurait des zones d'ombre qu'il lui fallait éclaircir. Se pouvait-il que cet homme respectable ait pris part à des activités peu louables ? Cela pourrait expliquer ceci… Il entreprit une fouille méthodique du secrétaire. Gabriel regardait l'inspecteur procéder à ses recherches, indécis. Pouvait-il laisser son hôte sans surveillance ? Cela allait de soit. Pourtant, il se sentait inquiet, trop inquiet. Il se laissa choir sur le siège de son père, éreinté par toutes ces émotions qui s'entrechoquaient dans sa tête. Son attention se porta soudain sur un morceau de papier coincé sous le portable de son père. Comme l'inspecteur se rapprochait de cette partie-ci du secrétaire, Gabriel entendit une nouvelle fois la voix qui le hantait, mais d'une manière beaucoup plus distincte.

Danger !

Le jeune homme attrapa aussitôt le morceau de papier qui s'avéra être une enveloppe :

« - Ca alors ! Je croyais l'avoir perdu ! – S'exclama-t-il.

-  Quoi donc ? ! – Fit l'inspecteur, surpris.

-  Une lettre de la fac, au sujet d'un changement de filière. Ca faisait trois jours que je la recherchais et elle était là, juste sous mon nez.

-  Ah…ouais… - Répondit l'inspecteur, guère intéressé par cette heureuse découverte. »

Gabriel glissa la lettre dans sa poche, ravi de la réussite de son petit stratagème. Ce sentiment de satisfaction fut de courte durée. Mais pourquoi avait-il fait ça, pourquoi ? C'était cette voix. Elle était si douce, si claire, jamais il n'avait entendu une voix telle que celle-ci. Et lui, comme un crétin, il l'avait écouté.

 

 

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